samedi 7 mai 2016

L’HYSTÉRIE, OU LA PREUVE QUE LES HOMMES N'ONT JAMAIS RIEN COMPRIS AUX FEMMES !



Lors d’un accouchement difficile, le passage du bébé au niveau du vagin peut présenter certaines complications pour la maman, et notamment dans les semaines et mois qui le suivent, un prolapsus génital ou hysterocèle (des expressions bien savantes qui correspondent en réalité à la « descente d’organe » mieux connue du grand public).

En effet, les structures du périnée peuvent être lésées au passage du bébé si celui-ci est trop gros ou s’il se présente en siège. Ces structures peuvent aussi s’abîmer dans des contextes bien différents, de l’obésité à la ménopause jusqu’à la constipation chronique (qui entraîne des traumatismes répétés du périnée) !

Le périnée est une structure fragile, mais qui a une fonction essentielle au maintien des organes du petit bassin. L’utérus, la vessie, le vagin et le rectum chez la femme ; la vessie, la prostate, les glandes séminales et le rectum chez l’homme ne sont pas (ou peu) lié aux os du bassin : c’est le périnée, constitué uniquement de structures musculaires et tendineuses, qui est chargé de maintenir tout ça et d’éviter à ces organes d’être soumis à la dure loi de la gravitation universelle.

Vue de profil (sagittale) du petit bassin féminin.



Placé en dessous de ces organes, il les soutient tout en laissant passer certaines structures vers le bas, notamment l’urètre, le rectum et le vagin chez la femme.

Un petit peu comme le ferait un hamac.


Lors d’un traumatisme violent (comme l’accouchement), de multiples traumatismes répétés (constipation ou toux chroniques), ou simplement de l’usure (due à la ménopause), ces structures périnéales peuvent s’abîmer et remplir moins bien leur rôle : les organes sont moins bien maintenus et « descendent » progressivement.



Lorsque cette descente d’organe intéresse l’utérus, le terme médical consacré est hysterocèle, qui provient du grec hustera, relatif à l’utérus ou matrice, et kêlê, hernie.

C’est cette même racine que l’on retrouve dans les termes hystérie ou hystérique. L’hystérie est une pathologie psychiatrique qui a longtemps été rattachée à ce que Charcot nomma au 19ème siècle la grande crise hystérique : l’individu semble dans un état de conscience secondaire, il se contorsionne, crie, convulse, rit ou pleure. Aujourd’hui, on évoque l’hystérie à travers le syndrome de conversion, qui est suspecté lorsqu’un patient présente une paralysie, ou la perte d'un sens, alors que son corps semble en parfait état de fonctionnement.



Mais quel rapport entre l’utérus et l’hystérie ?



En 1889, Flinders Petrie découvre dans les ruines de l'antique village El-Lahoun, en Egypte, un papyrus vieux de plus de 3000 ans. Ce papyrus décrit certaines pratiques médicales de l'Egypte des pharaons. Nous pouvons y trouver la trace d'une curieuse pathologie touchant uniquement les femmes, due (selon les hiéroglyphes inscris) aux mouvement de l’utérus à l'intérieur du corps.

Il s'agit de la plus ancienne description de l'hystérie que l'on connaisse. 
  
C'est Hippocrate, le père de la médecine, qui nommera cette mystérieuse maladie "hysteria". Il reprend dans ses ouvrages les théories égyptiennes et les croyances populaires qui rattachent ces manifestations souvent spectaculaires à la matrice (autre nom de l’utérus). Pour lui comme pour les égyptiens, les symptômes de la crise hystérique proviennent des mouvements de la matrice au sein de l’organisme, lorsque celle-ci est « desséchée, vide et légère »… En bref, lorsque la femme n’a pas eu suffisamment de rapports sexuels. Cela expliquerait d’ailleurs pourquoi cette mystérieuse maladie touche principalement les plus jeunes femmes et les plus âgées.

Hippocrate, le papa de la médecine (460 avJC-370 avJC).

Cette idée est reprise par Platon, pour qui l’hystérie résulte du désir utérin de faire des enfants, notamment lorsque « la matrice est demeurée stérile en dépit des saisons favorables ». L'hystérie serait la manifestation d'une sorte de mélancolie utérine... Lors de la crise, la femme est la proie de l’animalité qui se débat en elle, dans son ventre et son thorax. Elle gémit, cherche son souffle, halète. La nature sexuelle de la crise est évidente !

Ces premiers médecins-philosophes distinguent cependant nettement l’hystérie de l’épilepsie, malgré l’apparente similarité de leurs crises. Ainsi, le célèbre médecin romain Celse note bien que dans le cas de l’hystérie, « il n’y a ni renversement des yeux, ni écume dans la bouche, ni convulsions ». L’épilepsie est du domaine divin (« la maladie sacrée ») alors que l’hystérie est du domaine humain et sexuel.

Galien, beau gosse.

Au 1er siècle après Jésus-Christ, le médecin attitré des empereurs romain, Galien, s'oppose aux théories hippocratique. A la différence de son illustre prédécesseur, il pratique régulièrement des autopsies et connait donc bien l'anatomie humaine. Il sait donc que les mouvements de l’utérus dans l'organisme sont très limités et ne peuvent pas être responsables des crises, qui sont selon lui dues à la rétention de la semence féminine au sein de l’organe. D’où, on en revient, à la justification que la maladie touche principalement les veuves et les femmes ayant peu de rapports sexuels. Cette semence détenue dans l’utérus agirait selon lui comme un venin sur l’encéphale. 

Dès lors que l’on avance cette hypothèse, une question se pose : qu’en est-il de la rétention de la semence masculine ? 

Galien tente d’en dresser le tableau clinique, qu’il nomme hypochondrie, et qui se rapproche de notre définition actuelle de la dépression.

On soignait alors l’hystérie par le sexe, mais aussi par l’inhalation d’odeurs particulièrement répugnantes, telles que des poils brûlés, dans le but de chasser l’utérus du foie où il s’était installé vers sa place originelle. Au nom du même principe, on prescrivait à ces femmes des fumigations odorantes (agréables cette fois) au niveau de la vulve pour attirer l’utérus de ce côté-là.

Le millénaire qui suit la chute de l’empire romain est le siège d’une sorte d’immobilisation judéo-chrétienne des sciences et de la médecine. Les théories antiques d’Aristote et de Galien sont gravées dans le marbre et considérée comme indépassables, interdisant tout progrès scientifique ou presque –ne soyons pas extrémiste, même si les progrès médicaux durant le Moyen-Âge furent  effectivement très limités.

L’hystérie n’est, elle, plus mentionnée durant ce millénaire si ce n’est lors d’épisodes d’hystérie collective très spectaculaires –la fameuse danse de Saint Guy. Des dizaines de personnes pouvaient se mettre à danser des jours durant dans les rues, nuits et jours, parfois même jusqu’à la mort ! On raconte que les reliques de Saint Guy aurait permis de miraculeusement guérir certains malades.

Scène d'hystérie collective, la fameuse "danse de Saint Guy".

Elle revient en force à la Renaissance sous d’autres noms, sorcellerie et possession, durant les chasses aux sorcières qui secouent toute l’Europe. La maladie échappe à l’expertise médicale et ce sont désormais les religieux et exorcistes (mais encore plus souvent les bourreaux et leur bûcher) qui prennent en charge les patientes hystériques, possédées par le diable.

On torture et on brûle ces dépravées sexuelles, sorcières volant sur des balais, assassinant des enfants et répandant la peste à travers l'Europe.


Cette chasse aux sorcières ne s’arrêtera qu’en 1682 et son interdiction par Louis XIV, qui déclare que cela relève de l’exploitation de la crédulité et de l’ignorance des populations.

L’hystérie réapparait en tant que telle au cours du 17ème siècle. Elle perd progressivement sa connotation démoniaque et devient à nouveau une préoccupation médicale.

Chose essentielle, c’est à ce moment-là que le problème de l’hystérie migre de l’utérus vers le cerveau, notamment grâce à Thomas Sydenham, un médecin anglais. Dès lors, il n’y aura pas lieu de distinguer l’hystérie féminine de l’hypochondrie masculine, qui selon Sydenham, ne sont qu’une seule et même pathologie.


Thomas Syndenham (1624-1689)

Selon Charles Lepoix, l’hystérie naît des ventricules cérébraux qui contiennent les « esprits animaux ». Ces derniers se diffusent dans le corps sous forme de vapeur et causent les symptômes très variés de l’hystérie : cécité, paralysie, crise hystérique…

Cette théorie des vapeurs sera progressivement abandonnée au début du 18ème siècle, au cours duquel la source de la maladie sera déplacée vers les mauvaises mœurs et la dépravation : l’hystérie survient chez les jeunes femmes dévergondées aux comportements immoraux. Cinquante ans après les théories de Sydenham, l’utérus est encore placé au premier plan de l’hystérie.

C’est durant ce siècle qu’Anton Mesmer, considéré comme le créateur de l’hypnose (appelée magnétisme animal à son époque), affirme avoir soigné certaines de ses patientes hystériques grâce à sa méthode révolutionnaire. Sa carrière fut très brève, ses travaux rapidement rejeté par le monde scientifique de l’époque, notamment par Lavoisier ou Benjamin Franklin.


Ah, j'étais bien obligé de rendre un petit hommage à
Alan Rickman :p

Il faut bien se garder d’avoir une vision linéaire des progrès scientifiques et médicaux au cours des siècles, qui irait de l’obscurité vers la lumière. L’histoire des sciences et de la médecine est faite d’à-coups, d’avancées mais aussi de régressions.

Il faut aussi avoir en tête que ces découvertes ne sont pas indépendantes du contexte social, économique et politique de l’époque. Il nous faut faire l’effort de replacer les termes dans leur temps : ainsi, certaines idées deviennent nettement plus avangardistes. Je pense notamment à la distinction entre hystérie et épilepsie dans l’antiquité, qui ne va pas de soi, ou encore l’ignorance flagrante concernant la mobilité de l’utérus qui s’explique simplement par la pauvreté des connaissances anatomiques (dues au faible nombre de dissections pratiquées) au temps d’Hippocrate.

Enfin, il nous faut lutter contre cette manie inconsciente et présente chez chacun d’entre nous qui est d’interpréter l’histoire à travers nos yeux d’Homo sapiens du 21ème siècle. Elle est à l’origine d’une vision difforme des temps passés.



Décrite il y a plus de 4000 ans, l’hystérie a été considérée comme exclusivement féminine jusqu'au 19ème siècle. Son étude et sa compréhension sont intimement liées à l'évolution de la condition féminine au cours des siècles.


Elle a recouvert au fil du temps des concepts très différents, de la sorcellerie au trouble psychiatrique, mais aussi des réalités bien différentes : nous avons ici essentiellement parlé de la crise hystérique, l’hysteria major que décrira Charcot, mais nous n’avons que peu abordé ce que l’on appelle aujourd’hui la conversion hystérique (la paralysie hystérique, on en parlera très bientôt). Or c’est de nos jours cette réalité là qui est mise sous le terme d’hystérie, dans le cadre plus général d’une médecine dite psychosomatique.




SOURCES :
- http://bibulyon.hypotheses.org/497
- cours de J. Lansac, CHU de Tours
- http://tecfa.unige.ch/tecfa/teaching/UVLibre/0001/bin51/interpretation.htm 
- Trois itinéraires à travers l'histoire de l'hystérie, Dr E. TRILLAT
- Les sortilèges du cerveau, Pr Patrick Berche
- Tasca, C., Rapetti, M., Carta, M. G., & Fadda, B. (2012). Women and hysteria in the history  of mental health. Clinical Practice & Epidemiology in Mental Health, 8(1).


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire