samedi 16 avril 2016

RECETTES POMPETTES, BINGE DRINKING : QUELS EFFETS SUR LE CERVEAU ?



C’est un des sujets qui fait débat actuellement : doit-on laisser diffuser l’émission « Recettes pompettes » sur YouTube ?

Petit rappel : Recettes pompettes est à l’origine une émission de télé canadienne durant laquelle une personnalité doit cuisiner tout en buvant des shots… et pas qu’un peu ! L’émission est rythmée d’instants promo et confidence à l’ambiance pour le moins… joviale !

L’émission a été maintenue contre l’avis du ministère de la santé, et le premier épisode a bien été diffusé ce mercredi.

Que penser de cette émission ?

A titre personnel, je trouve ce spectacle mi-amusant, mi-désolant. Je ne m’offusque pas de la présence d’alcool à l’écran : c’est déjà le cas de la majorité des programmes et des films que nous regardons quotidiennement. Même si la lutte pour limiter le plus possible son apparition est légitime de la part des autorités de santé, il ne faut pas non plus censurer ce qui correspond à la vie normale de la majorité des personnes (et en particulier des jeunes) aujourd’hui.

Restreindre dans les limites du raisonnable les apparitions d’alcool et de tabac dans les films, séries, émissions, oui.

Les interdire est en revanche à mon sens une ineptie.

Cependant, cette émission va bien plus loin que la simple apparition d’alcool : elle fonde sa ligne directrice sur lui. L’émission n’existerai pas sans les shots de vodka : le principe même de l’émission est de se biturer. Pourquoi donc vouloir préciser « recettes » dans le titre ? La cuisine n’a qu’un rôle marginal au cours de l'émission -et les différentes coupures sont bien plus divertissantes.

Les recettes pompettes sont en ce sens une certaine promotion de l’alcool. Le message qu’elle véhicule à son propos est très positif voire même encenseur. L’alcool nous permet de rire, chanter à tue-tête du Jean-Jacques Goldman, et découvrir de nouvelles facettes de notre personnalité.



Cette émission me dérange personnellement sur 2 points. Le premier concerne la séquence « confidence » de Stéphane Bern à monsieur Poulpe, et en particulier celle à propos de sa mère. Même si cela représente le principe de l’émission (faire tomber certaines barrières grâce à l’ivresse), cette plongée dans la vie intime de Stéphane Bern, sur un sujet aussi grave, me dérange un petit peu. Peut-on parler de confidence si on est bourré ?



Le deuxième point concerne le message global véhiculé par l’émission, que l’on pourrait résumer en « se prendre une bonne cuite pour bien se marrer ». Je suis très influencé par la philosophie d’Alexandre Jollien, un auteur suisse lui-même très influencé par le bouddhisme. Dans l’un de ses livres (« Le philosophe nu » il me semble), il évoque l’ivresse en insistant sur le fait qu’elle ne correspond qu’à un simulacre de bonheur. Le vrai bonheur se situe dans les petites choses de notre vie quotidienne, dans notre émerveillement, notre pleine conscience.  Il se trouve dans notre jus d’orange du petit déjeuner ! (je cite ici l’excellent Philippe Vigand !)

Cette émission se trouve, selon moi, à promouvoir une sorte de bonheur artificiel –comme le fait la majorité de notre société actuellement. Ce qui n’interdit pas de se prendre une cuite, tout en étant conscient que l’on ne touche pas là un bonheur vrai ! Mais le véritable bonheur ne donne pas de migraine le lendemain !

Les plus puritains diront que plus que de l’alcool, cette émission encense la cuite, la biture, la gueule de bois. Plus que l’alcool, c’est son excès qui est mis en spectacle.



N'exagérons tout de même pas, nous sommes loin de la dépravation avec cette émission ! Même si l'abord du sujet de l'alcool est toujours problématique, du fait de sa dangerosité.

L’alcool tue directement ou indirectement plus de 49000 personnes par an –au passage, on parle bien plus des 10000 morts annuels de nos routes. Il est responsable du quart des décès entre 15 et 34 ans.

L'alcool tue.

Il est donc à mon sens dangereux de véhiculer une image aussi positive de la cuite à des enfants ou des adolescents.

Néanmoins, il nous faut aussi relativiser le phénomène. Nous observons des pubs pour vodkas et autres whiskys dès que nous mettons le nez dehors. L’émission se passe dans une ambiance plutôt bon enfant, et je dois avouer qu’elle est franchement amusante !

De plus, vouloir censurer cette émission va à mon sens contre l’essence même d’internet. Le net est au contraire pensé comme un espace en dehors de toute censure, un espace où le libre accès à n’importe quelle information doit être possible, et où chacun peut exercer son esprit critique comme il le sent. Cela engendre une responsabilité envers l’utilisateur : puisque toutes les informations sont à portée de main, il se doit de faire ses propres recherches et savoir sélectionner ses sources pour se faire une opinion.

La censure va à l’encontre même d’internet –même si nous parlons là de YouTube qui ne peut évidemment pas symboliser le net dans son entier.

A mon sens, Recettes pompettes véhicule un message potentiellement dangereux. Mais le fait même qu’elle soit diffusée sur le web la rend hors de portée de la censure.

Mais pourquoi l’alcool est-il dangereux à la santé ? Quelles conséquences peuvent avoir une consommation excessive (comme le binge drinking) et/ou habituelle ? En particulier, quels sont les risques pour le public de l’émission, pour beaucoup des adolescents ?


Comment agit l’alcool sur le cerveau ?



Il est bien connu que l’alcool est désinhibant : avec quelques verres dans le nez on fait des choses que l’on n’aurait parfois jamais osé faire en étant sobre !

Son effet sur le cerveau correspond à l’exact opposé : l’alcool stimule en effet les interneurones inhibiteurs du cerveau. Ces derniers ont un rôle capital dans la régulation des réseaux neuronaux : ce sont eux qui régulent le dialogue entre les neurones, eux qui distribuent le « temps de parole neuronal », eux qui évitent une cacophonie des influx nerveux.

Lorsque nous sommes bourrés, nos interneurones sont fortement stimulés et c’est pour cela que nous sommes un petit peu à l’ouest. Notre cerveau est ralenti.

Lorsque nous consommons régulièrement de l’alcool et que l’addiction se développe, notre cerveau s’habitue à cette stimulation des interneurones : il lui faut nécessairement de l’alcool pour pouvoir fonctionner normalement. Un sevrage brutal peut donc avoir de graves conséquences chez un alcoolique.

On peut alors observer une levée brutale de l’inhibition cérébrale, entraînant un état d’hyperexcitabilité neuronale qui se traduit parfois par une crise d’épilepsie : les chefs d’orchestre cessent de réguler la mélodie, et chaque neurone se met à brailler de son côté !

Le sevrage peut aussi entraîner une complication beaucoup plus grave : le delirium tremens. Il s’agit d’un état hallucinatoire rendant le patient souvent très agressif. Des hallucinations si terrifiantes que le risque de suicide est alors majeur. C’est une véritable urgence médicale qui peut engendrer des troubles du rythme et un arrêt cardiaque –entre autre.


Exemple d'hallucinations du delirium tremens. Elles portent majoritairement
sur de petits animaux, type rats, cafards et autres insectes.

L’alcool peut aussi avoir une toxicité indirecte sur notre cervelle, et en particulier via notre bidon.

Notre estomac, tout autant que notre foie, n’aime pas vraiment être rempli continuellement d’alcool. Il s’abîme, et avec lui tout le reste du tube digestif, ayant pour conséquence un effondrement de l’absorption d’une vitamine très importante au fonctionnement cérébral, la vitamine B1. Sans elle, la machine cérébrale déraille.

Lorsque ces carences se prolongent, elles peuvent aboutir au syndrome de Korsakoff : la destruction de certains neurones impliqués dans la mémoire dite épisodique –la mémoire de nos souvenirs personnels. Le malade devient incapable d’acquérir le moindre souvenir, en plus de perdre une grande partie de ceux qu’il avait déjà. Il est totalement désorienté et inconscient de sa maladie.


Sergeï Korsakoff qui décrivit le syndrome qui porte son nom en 1897.

Mais cela ne correspond qu’aux complications d’un alcoolisme chronique, extrêmement minoritaire chez le jeune public visé par Recettes pompettes.

Les adolescents et jeune adultes ont une consommation beaucoup plus ponctuelle/festive et excessive. Lorsque cette consommation dépasse 5 verres en moins de 2 heures, on parle de binge drinking.

On peut approximer cela à se prendre une cuite, même si la définition (médicale) du binge drinking  oscille (en fonction des pays) entre la quantité d'alcool ingéré et la sensation subjective d’être saoul.

L’adolescence est une période absolument cruciale du développement cérébral. C’est une période durant laquelle les réseaux neuronaux sont particulièrement modulables, notamment grâce à un phénomène appelé l’élagage synaptique.

Pendant la vie fœtale, et jusqu’à l’âge de 7-8 ans, il existe une formation largement excédentaire de connexions entre les neurones –les synapses. Ces connexions se forment plus ou moins aléatoirement et sont ensuite sélectionnées en fonction de leur activité : une synapse très active (en rouge) et donc très utile au neurone sera conservée, alors qu’une synapse très peu active sera éliminée (en vert).

C’est ce phénomène, comparable à l’élagage des arbres au printemps, que l’on observe dans le cerveau des adolescents.


C’est cette incroyable plasticité qui le rend très vulnérable aux facteurs environnementaux, et en particulier le cannabis et l’alcool.


Une équipe américaine s’est intéressée aux conséquences cérébrales du binge drinking chez l’adolescent.

Ils ont pu suivre durant près de 10 ans une population de 134 adolescents, à qui ils faisaient passer des IRM régulièrement. Grâce à elles, ils purent observer la maturation de leur cerveau.

Parmi ces 134 ados, 75 étaient considérés comme « gros buveurs ». Les autres rapportaient ne pas boire, ou très occasionnellement.


Quelles différences existe-t-il entre ces 2 groupes ?



Chez les adolescents non buveurs, il existe une diminution globale du volume du cortex cérébral au cours de l'adolescence, qui est la conséquence directe (et normale) de l’élagage synaptique.


Schéma illustrant l'amincissement du cortex en fonction de l'âge : le cortex le plus épais est
représenté en rouge, et le plus fin en bleu. On observe bien ici que cette maturation cérébrale
est différente en fonction des différentes régions corticales.
(Gogtay et. al, 2004)

Chez les adolescents buveurs, cette diminution de volume est plus accentuée, en particulier au niveau des lobes frontaux, à l’avant du cerveau, et des lobes temporaux, sur les côtés. Cela correspond à une perte plus importante de synapses par rapport aux adolescents non buveurs.

Cette accentuation de la perte synaptique n’est pas muette : d’autres études portant sur des adolescents « bingeurs » ont révélé des facultés cognitives diminuées chez ces derniers, en particulier pour la mémoire de travail ou les processus attentionnels.

La consommation excessive d’alcool diminue significativement le nombre de connexions neuronales dans le cerveau des adolescents. Et cela à des conséquences non seulement sur les IRM, mais aussi sur les facultés cognitives, sur la vraie vie.

De plus, la question se pose à propos de l’existence d’effets à long terme d’une consommation excessive d’alcool à l’adolescence. En modifiant l’élagage synaptique, le binge drinking façonne le futur cerveau d’adulte à sa guise.


De petits effets peuvent ainsi avoir de bien plus grandes conséquences lorsqu’ils ont lieu à une période charnière du développement.

L’alcool est une substance bien plus toxique qu’on ne le croit. Si l’on avait aujourd’hui à redistribuer les cartes de la prohibition (objectivement et sans lobbying, j’entends), je ne serais pas surpris de voir l’alcool interdit contrairement au cannabis…



Chacun est libre de se faire sa propre opinion. De prendre des risques. Lorsque l’on publie un contenu sur le net, il faut absolument faire attention au message que nous véhiculons.

Sur le plateau du Petit Journal, le présentateur de Recettes Pompettes, Mr Poulpe, a tenté de convaincre de la bienveillance de l’émission.

« Regardez, disait-il, nous avons un bandereau en début d’émission disant que l’abus d’alcool est dangereux à la santé, et à la fin l’invité repart dans un taxi et non au volant de sa voiture. Nous faisons de la prévention ! »

Il avait bien d’autres arguments de son côté, mais celui-là n’est pas convainquant.

Non, Mr Poulpe, ce n’est pas comme ça qu’on fait de la prévention.


Le lien vers la vidéo de Recettes pompettes :
https://www.youtube.com/watch?v=cFKzs5lH1Uw

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SOURCES :
- http://www.cen-neurologie.fr/2eme-cycle/Items%20inscrits%20dans%20les%20modules%20transversaux/Complications%20neurologiques%20de%20l'alcoolisme/index.phtml
- http://www.lemonde.fr/sante/article/2013/03/04/l-alcool-responsable-de-49-000-morts-en-france-par-an_1842068_1651302.html
- http://stop-alcoholism.com/delirium-tremens/
- Squeglia, L. M., Tapert, S. F., Sullivan, E. V., Jacobus, J., Meloy, M. J., Rohlfing, T., & Pfefferbaum, A. (2015). Brain development in heavy-drinking adolescents. American journal of psychiatry, 172(6), 531-542.

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