samedi 23 janvier 2016

LOST IN THE K-HOLE

La dépression souffre d’un mal peu connu. Outre le manque de reconnaissance de certain comme une véritable pathologie. Elle souffre d’une incompréhension.

Nous constatons la réalité des patients dépressifs, leurs symptômes, leur détresse. Mais nous ne savons pas ce qu’il se passe dans leur tête. Nous ne connaissons pas encore très bien les mécanismes biologiques qui sous-tendent cet état.

Et cela a des répercussions sur les moyens thérapeutiques qu’on peut déployer contre elle.


Pour lutter contre l’infarctus, l’insuffisance cardiaque ou toute autre maladie cardiovasculaire, les médecins possèdent aujourd’hui des centaines de médicaments, une myriade de molécules qui agissent sur des dizaines de mécanismes différents. Ainsi, pour diminuer la tension artérielle, on peut tout aussi bien bloquer le système adrénergique (en bloquant les récepteurs de l’adrénaline grâce aux fameux « β-bloquants ») qu’inhiber l’enzyme de conversion ou l’angiotensine II.

En ce qui concerne la dépression, les médecins possèdent un seul et unique levier : la sérotonine. La dépression est en partie due à un déficit en sérotonine dans le cerveau que les antidépresseurs cherchent à combler –avec brio le plus souvent. Cela marche bien, et les patients vont mieux… dans 70% des cas. Mais chez 30% d'entre eux, ces antidépresseurs n’ont aucun effet. Cela fait 50 ans qu’on a découvert les antidépresseurs… Et nous n’avons quasiment pas avancé depuis. Alors qu’en cardiologie l’arsenal pharmacologique a explosé ces 50 dernières années, en psychiatrie, nous sommes encore dans les années 70 !

Fort heureusement, les chercheurs travaillent à développer de nouvelles solutions pour les patients résistants. Nous avons déjà évoqué la stimulation cérébrale profonde dans un précédent billet. Nous allons parler aujourd’hui d’un produit sulfureux… La kétamine.

La substance a une histoire chaotique. Synthétisée en 1962, elle est  utilisée à l’origine dans le milieu vétérinaire lors d’opérations sur des gros animaux comme les chevaux –elle est d’ailleurs toujours utilisée aujourd’hui. Très vite, l’armée américaine l’utilise pour les chirurgies de guerre, à cette époque au Vietnam.
Promis, ce n'est pas un placement produit !

La kétamine n’est pas un anesthésiant ordinaire. Lors d’une anesthésie générale, le produit anesthésiant entraîne un relâchement musculaire total qui rend nécessaire l’intubation, car le patient ne peut respirer de lui-même. La kétamine, elle, provoque une anesthésie dite « dissociative », une déconnexion de la réalité plus qu’une perte de conscience, qui permet au patient de continuer à respirer par lui-même.

La kétamine est aussi un puissant analgésique -comme votre Doliprane®… mais en plus fort. En psychiatrie, elle était utilisée à l'origine en prémédication lors des séances d’électrothérapie chez les patients dépressifs.

L’électrothérapie consiste à induire une crise d’épilepsie chez un patient dépressif grâce à un courant électrique. Ses effets sur la dépression sont très controversés, d’autant plus que la méthode ne fonctionne pas à chaque fois : il peut arriver que rien ne se passe, et qu’aucune crise d’épilepsie ne soit induite. Etrangement,  certains patients allaient tout de même mieux, même après une séance avortée… Étranglement, ces patients avaient reçu de la kétamine juste avant la séance...

La kétamine aurait donc un effet antidépresseur ?


C’est ce que montre une étude publiée en 2000, au cours de laquelle des psychiatres américains ont administré une dose unique de kétamine à 7 patients dépressifs résistants aux antidépresseurs. Trois jours plus tard, 4 des 7 patients n’avaient plus de symptômes dépressifs, ni de pensées suicidaires.

On touche ici à un inconvénient majeur des antidépresseurs classiques : ils sont très, très longs à agir : entre 4 à 6 semaines sont nécessaires pour obtenir un effet antidépresseur, car il provient  principalement de la formation de nouveaux neurones –par un processus appelé neurogenèse-, notamment au niveau de l’hippocampe. Durant cet intervalle, bien que le patient soit traité, il ne ressent pas les effets antidépresseurs et est donc -paradoxalement- très à risque de tentative de suicide.

La kétamine, elle, agit sur un certain type de récepteur au glutamate -le neurotransmetteur excitateur du cerveau-, les récepteurs NMDA. Elle est efficace en seulement quelques heures. Les psychiatres cherchent donc à l’administrer en complément du traitement antidépresseur classique, en attendant que ce dernier fasse effet.

Mais la kétamine n’est pas non plus un produit miracle. Même lorsqu’on répète les injections, ses effets ne sont pas durables et les patients rechutent systématiquement. La plupart en 1 ou 2 semaines, même si certains patients n’ont rechuté qu’après 3 mois. Elle ne fonctionne pas non plus sur tout le monde : seulement la moitié des patients dépressifs résistants en ressentent les bénéfices. Enfin, elle entraîne un certain nombre d’effets indésirables : des maux de tête, des nausées, des réactions psychotiques et paradoxalement chez 2 patients –sans qu’on puisse l’expliquer- des crises d’angoisses avec idées suicidaires. Les risques d’addiction ne seraient pas non plus négligeables.

Car la kétamine n’a pas qu’une histoire médicale. Elle est aussi consommée –le plus souvent par inhalation- dans le cadre d’un usage récréatif. En bref, c’est aussi une drogue, illégale en France, plus connue sous le nom de Spécial K.

Les utilisateurs la consomment pour ses effets dissociatifs, qui les distancent du monde environnant comme s'ils les plongeaient au fond d’un puit… Le K-hole. Cet état second peut entraîner un sentiment de décorporation -littéralement : une sortie du corps- jusqu'à mimer une EMI –Expérience de Mort Imminente, décrite par certains patients dans le coma ayant frôlé la mort. Ce type d’utilisation est bien sûr extrêmement dangereux, un surdosage pouvant rapidement entrainer le coma, puis la mort.

Il se pourrait même que certains terroristes utilisent cette substance pour se placer dans un état second avant de commettre leurs attentats.

Mais il n'y a pas que les médicaments dans le traitement des troubles mentaux. Les psychothérapies doivent avoir le premier rôle. A ce niveau, contrairement à ce que je disais au début de l'article, les psychiatres et psychologues ont beaucoup évolué depuis les années 50.

Quoiqu’il en soit, même si la kétamine n’est pas le médicament miracle dans le traitement de la dépression, elle a le mérite de proposer de nouvelles approches thérapeutiques de la maladie. Après une stagnation d’un demi-siècle, les psychiatres et les malades voient aujourd’hui l’arsenal thérapeutique se développer. Parmi ces nouveautés, la stimulation cérébrale profonde et la kétamine font partie des pistes les plus prometteuses.



SOURCES :
-https://www.vidal.fr/actualites/15581/une_meta_analyse_confirme_l_interet_de_la_ketamine_dans_le_traitement_d_urgence_de_la_depression/
- Coyle, C. M., & Laws, K. R. (2015). The use of ketamine as an antidepressant: a systematic review and metaanalysis. Human Psychopharmacology: Clinical and Experimental, 30(3), 152-163.
- http://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/au-mali-les-djihadistes-se-droguent-a-la-ketamine_1222326.html
- http://www.psychiatrictimes.com/electroconvulsive-therapy/ketamine-anesthesia-electroconvulsive-therapy

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