samedi 2 janvier 2016

LA MEILLEURE METHODE POUR ARRETER DE FUMER ?



Nous sommes aujourd’hui le 2 janvier, au surlendemain du réveillon. Nous avons bien mangé, bien bu… Voici le temps des bonnes résolutions !

Ah, ces « bonnes résolutions » ! Faire du sport, manger sainement, et pour certain(e)s d’entre vous… Arrêter de fumer.



Il existe bien des méthodes pour s’aider : patchs, gommes à mâcher, substituts en tout genre… Mais si la meilleure méthode pour que cela se fasse sans aucun effort était… De détruire son cerveau ? Plus précisément, s’il suffisait de détruire son insula ?

L’insula est une région cérébrale enfouie dans les profondeurs de la scissure de Sylvius, cette profonde entaille horizontale sur le bord latéral du cerveau. Invisible à première vue, il est nécessaire d’écarter les 2 bords de ce sillon (les lobes temporaux et fronto-pariétaux) pour pouvoir l’observer. Cette région du cerveau, lorsqu'elle est lésée, peut avoir des effets surprenants... 

Monsieur N. était un fumeur régulier. Depuis plus de 20 ans, il grille jusqu’à 40 cigarettes par jour et y prend beaucoup de plaisir. Comme tous les fumeurs, il connaît les risques. Mais bon , toutes ces histoires de cancer et d’impuissance, il s’en fou ! Il n’a jamais essayé de s’arrêter. Il aime fumer. Alors bien sûr, il y a certains inconvénients. En particulier, il a beaucoup de mal à contrôler ses pulsions de cigarette en réunion. La première chose qu'il fait en se levant le matin est de s'en griller une, son petit plaisir du soir est de tirer encore quelques bouffées. Bref, il est addict.

Sauf qu’à 36 ans, monsieur N. fait un AVC –merci la clope- qui détruit une partie de son hémisphère gauche, dont son insula.

Après cela, brusquement, il ne fuma plus jamais une seule cigarette. Il ne fut plus jamais tenté d’en griller une. Il était même tellement dégouté de l’odeur de clope de son voisin de chambre qu’il demanda à en changer ! (de chambre) Lorsqu’on le questionnait à propos de son arrêt si brutal de la cigarette, il répondait : « J’ai oublié que j’étais un fumeur. Mon corps a oublié la pulsion de fumer ».

Monsieur N. fait partie d’une cohorte de patients étudié par une équipe de neuroscientifiques américains, dont l’étude fut publiée en 2007 dans la prestigieuse revue Science. L’hypothèse qu’ils testaient était que l’insula était nécessaire au maintien de l’addiction au tabac, et qu’une fois lésée, l’arrêt était spontané –tout du moins facilité.

Pour cela, ils ont étudiés 2 groupes de patients fumeurs ayant eu un AVC : dans un groupe, l’insula était atteinte, dans l’autre elle était intacte. Ils observèrent ensuite  la proportion de fumeurs ayant arrêté la clope dans ces 2 groupes. Et la… surprise : aucune différence. Une lésion de l’insula n’augmente en rien les chances d’arrêt du tabac.

Alors, le titre de mon article est-il trompeur ? Ce ne serait pas la première fois qu'un article sur le sujet vous vendrait des résultats aberrants !

Pour expliquer cette égalité entre les 2 groupes, les chercheurs avancent une hypothèse toute simple. Après tout, il n’est pas si surprenant que les patients, vu le choc psychologique qu’un AVC peut provoquer, arrêtent de fumer par la suite. Que l’insula soit lésée ou pas. Il n’y a donc pas d’effet à voir sur cette variable.

Mais les chercheurs ne laissent pas tomber, et creusent encore le sujet. Ils tentent d’affiner leurs données, et se concentrent plus spécifiquement sur l’addiction et sur le sentiment de manque qu’elle engendre lorsqu’un fumeur arrête la cigarette. Parmi les individus dont l’insula est lésée, 12 des 13 fumeurs ont décrit une absence totale de manque lors de l’arrêt. Chez les fumeurs dont l’insula est intacte, ils ne sont que 4 sur 19.

Ainsi, plutôt que d’entrainer l’arrêt du tabac, une lésion de l’insula aurait tendance à supprimer son addiction. Les patients qui en souffriraient pourraient donc arrêter de fumer immédiatement, plus facilement, et rester abstinent ensuite. L’insula interviendrait en particulier sur le sentiment de manque à l’arrêt du tabac.

Comment l’expliquer ?


Une des explications avancées dans l’article serait que l’insula est impliquée dans cette sensation que « fumer est nécessaire à mon corps, il en a besoin ». Lorsque l’on fume, la nicotine agit sur les système endocriniens et nerveux autonome. Or, l’insula est connue pour être impliquée dans la représentation mentale des sensations corporelles. Elle jouerait donc un rôle dans l’anticipation de ceux-ci, et peut être aussi du plaisir ressenti.

L’insula aurait donc un rôle sur cette compulsion à fumer, ce besoin irrépressible d’allumer une cigarette. Si on prolonge le raisonnement, on pourrait supposer que d’autres comportements pourraient être atteints lorsqu'elle est détruite. Des comportement ressentis comme essentiels par le corps, tout comme celui d'aller fumer. Comme par exemple le besoin de se nourrir.

Or, le comportement alimentaire de ces patients est absolument normal.

Deux explications sont avancées pour l’expliquer : la première est que les comportements essentiels à la survie (comme se nourrir) sont codés par plusieurs réseaux neuronaux redondants. Ainsi, si l’un d’eux est endommagé, les autres sont là pour compenser… Et heureusement ! La seconde explication est que l’insula aurait un rôle critique dans les effets corporels qui deviendrait agréables par apprentissage, donc qui ne concernerait pas les besoins vitaux.

Une autre région cérébrale était souvent lésée chez les patients de cette étude. Il s’agit du cortex orbito-frontal, une région de la face inférieure du lobe frontal qui, comme son nom l’indique, se trouve juste au-dessus des orbites. Mais contrairement à l’insula, aucune corrélation n’est retrouvée entre sa destruction  et l’addiction –et le sentiment de manque qui l’accompagne. En effet, cette région du cortex est fortement impliquée dans la prise décision… Avouez que c’est partir avec un certain handicap lorsqu’on souhaite arrêter de fumer !




A quand l’ablation de l’insula chez les addicts au tabac ?

 

Ne mettons pas la charrue avant les chèvres ! Même si cette opération est citée dans l’article, c’est principalement pour démontrer les lourdes conséquences et les effets secondaires qui seraient dramatiques. L’insula n’est pas seulement impliquée dans l’addiction au tabac : elle participe aussi au langage, aux processus attentionnels, à l’humeur, et il a même été montré que son ablation chirurgicale (lorsqu’elle est inévitable) entraîne un risque accru de maladie cardiovasculaire !

Cette question (peu éthique) fait écho à un article publié dans la revue The Lancet, en octobre 2002, dans lequel est rapporté un emballement semblable en Russie. Quelques mois auparavant, une étude qui s’était intéressée au traitement chirurgical des TOCs (troubles obsessionnels compulsifs) avait relevé que l’opération corrigeait aussi l’addiction à la morphine chez les patients qui en souffraient.

Ni une, ni deux, les neurochirurgiens d’un hôpital de Saint Petersburg s’étaient mis en tête de traiter de la même façon les héroïnomanes ! Sans aucun contrôle, alors même que l’étude princeps n’avait jamais été répliquée… Plus de 300 personnes subirent cette opération au doux nom de cryocingulotomie bilatérale – en bref, une congélation du cortex cingulaire grâce à une sonde introduite dans le cerveau, suivi de l’ablation de la zone congelée. Oui, cela s’est bien passé au 21ème siècle. Autant vous dire que le procureur local a vite été mis sur cette affaire !


Pour arrêter de fumer, la meilleure solution reste encore d’en parler à son médecin, qui sait aiguiller, orienter et motiver son patient !

Je vous souhaite à toutes et à tous une très bonne année 2016 !




SOURCES :
- Orellana, C. (2002). Controversy over brain surgery for heroin addiction in Russia. The Lancet Neurology, 1(6), 333.
- Vorel, S. R., Bisaga, A., McKhann, G., & Kleber, H. D. (2007). Insula damage and quitting smoking. Science (New York, NY), 317(5836), 318-9.
- Naqvi, N. H., Rudrauf, D., Damasio, H., & Bechara, A. (2007). Damage to the insula disrupts addiction to cigarette smoking. Science, 315(5811), 531-534.

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