samedi 26 mars 2016

LES MALHEURS DE TINTIN


Avec sa houppette, son costume marron et ses fidèles compagnons, Milou et le capitaine Haddock, Tintin est reconnaissable entre tous.

Tout le monde a déjà ouvert un de ses album et suivi ses aventures, des profondeurs de l’océan jusqu’à la Lune !

Tout le monde s’est déjà plongé dans ses aventures et ses multiples péripéties. Et ses multiples blessures.

Un groupe de médecins français s’est intéressé à la résistance hors du commun du reporter belge dans une étude totalement décalée.

Car, disons le franchement, il en a bavé tout du long des 24 tomes qui relatent ses aventures. Ce n’est pas moins de 244 problèmes de santé en tous genres, de l’insomnie à la blessure par balle, qui ont rythmé ses voyages. Soit une moyenne de 10 par album -tout de même ! Il a perdu près de 50 fois connaissance et échappé à 55 tentatives d’assassinat.

Une santé de fer !

Et une chance de cocu.

En particulier, son principal problème a été les traumatismes crâniens : il en fut victime près de 118 fois !

Un traumatisme crânien, c’est un coup sur le crâne qui peut potentiellement avoir de graves répercussions sur le cerveau. Il peut aller de la simple bosse (qui correspond à une accumulation de sang sous la peau) jusqu’à l’embarrure (une fracture de la boîte crânienne avec l’enfoncement de l’os cassé dans le cerveau). Il peut aussi entraîner une commotion cérébrale (lorsque le cerveau, emporté par son élan, vient taper contre la boîte crânienne) responsable d'une perte de connaissance.

Lors d'une commotion cérébrale, le cerveau vient taper le crâne en regard.

Tous les traumatismes crâniens ne se valent donc pas. On peut estimer leur gravité grâce aux signes cliniques (la durée de la perte de connaissance par exemple) et leurs conséquences (tels que l’embarrure).

Scanner cérébral montrant clairement une fracture du crâne avec embarrure.

C’est pour cela que nos médecins-chercheurs ont établi une classification en 4 stades très précise des traumatismes crâniens endurés par Tintin :
- stade 1 : les symptômes consistent uniquement en des étoiles qui tournent autour de sa tête
- stade 2 : ce sont des bougies qui tournent au-dessus de sa tête
- stade 3 : le traumatisme entraîne une perte de connaissance durant une case
- stade 4 : la perte de connaissance s’étale sur plusieurs cases.

Il en est de même dans la vraie vie où les médecins classent les traumatismes crâniens de manière (quasiment :p) identique. C'est la classification de MASTER, en 3 niveaux de sévérité. Le premier dans lequel le risque est faible. Il n'y a pas de symptômes ou alors seulement quelques maux de tête/vertiges, éventuellement une plaie du cuir chevelu. Si le traumatisme s'accompagne de crise d'épilepsie ou de vomissements, vous appartenez au groupe intermédiaire, alors que s'il existe des troubles de la conscience ou une embarrure, vous êtes considérés comme très à risque.


En somme on regarde nous aussi si les bougies tournent au dessus de la tête des patients.

Cette classification est très importante car elle va conditionner la prise en charge du patient : autant un patient stade 1 pourra être renvoyé chez lui sans problème, autant un patient stade 3 sera envoyé dans un service de neurochirurgie en urgence !

La gravité du traumatisme crânien dépend en réalité exclusivement de l’existence de lésions cérébrales. Ce sont les signes de ces lésions dont il faut faire attention, d’autant plus qu’elles peuvent survenir à distance du traumatisme.

Il en est ainsi par exemple de l’hématome extradural : le choc au niveau du crâne entraîne la rupture d’une artère méningée et un saignement entre les méninges et l’os du crâne.



Les méninges sont un ensemble de membranes (la dure-mère, l'arachnoïde et la pie-mère) qui enveloppent notre cerveau et notre moelle épinière (qui ne sont donc pas directement au contact de l’os). Ils ont un rôle très important : ils protègent le cerveau et interviennent dans la résorption du liquide céphalorachidien, dans lequel baigne notre cerveau. Les artères méningées cheminent entre ces méninges (dont la dure-mère, qui donne le nom à l’hématome) et l’os, et sont donc à risque de saignement s’il y a une fracture ou un choc sur l’os en regard.

Schéma des 3 méninges qui entourent le cerveau : l'arachnoïde, la pie-mère (pia-mater) et
le dure-mère (dura-mater). Elles délimitent 3 espaces au niveau desquels peut se
produire une hémorragie. 

L’hématome extradural est particulièrement cynique dans le sens où il peut exister un « intervalle libre » : une période entre le traumatisme et le début des symptômes pendant laquelle tout semble aller bien. Sauf que l’hématome grandit de plus en plus.

Et le cerveau, il n’aime pas ça. L’hématome prend de plus en plus de place, dans un espace –la boîte crânienne- par définition inextensible. La compression contre l’os que cela entraîne provoque les premiers symptômes : mal de crâne, vomissements ou perte de connaissance. Ils évoluent rapidement vers le coma puis la mort si rien n’est fait.

Dans ces cas-là, il n’y a pas 36 solutions pour soigner le malade : c’est la chirurgie. Lors de l’opération, le médecin ouvre le crâne du patient et peut évacuer le sang.

Lorsque les traumatismes sont importants, ils peuvent entraîner des saignements plus profonds : entre les méninges et le cerveau (sous-duraux) voir même des hématomes intracérébraux.

Trois types d'hématomes peuvent affecter le cerveau.

Ces saignement à l'intérieur de la boîte crânienne sont tous potentiellement dangereux, pour la même raison que l'hématome extradural : ils prennent de la place, et compriment le cerveau. Dans le jargon médical, on appelle cela un effet de masse. Il n'est pas retrouvé uniquement pour les hémorragies, mais aussi par exemple lorsqu'une tumeur se développe dans le crâne (au niveau des méninges ou du cerveau lui-même).

Une des complications les plus redoutées de cet effet de masse est l'engagement cérébral. Le cerveau, de plus en plus comprimé contre les os du crâne, n'a bientôt plus le choix : il faut qu'il sorte. Et pour cela, il n'a qu'une seule porte de sortie... vers le bas. Cet engagement est rapidement mortel : c'est une urgence absolue !


Schéma d'un engagement temporal : un hématome extradural entraîne un effet
de masse (bien visible sur le ventricule droit) et secondairement un engagement du lobe
temporal (flèche) : le cortex temporal passe sous la tente du cervelet et tente de "s'échapper"
vers le bas, vers le cervelet.

Tintin fut relativement chanceux : la majorité de ses traumatismes crâniens furent bénin (ce qui n’empêche pas d’avoir subi 28 traumatismes crâniens de stade 3 ou 4 !). Il fut épargné des complications graves dont nous venons de parler, mais aussi des séquelles neurologiques qu’elles peuvent engendrer.

En effet, et ce n’est pas si surprenant,  ces lésions cérébrales sont souvent irréversibles et entraînent donc des séquelles neurologiques, tels qu’une paralysie si le cortex moteur est touché, des troubles de l’équilibre ou une aphasie (perte du langage). Si les traumatismes sont importants, on peut aussi observer des épilepsies séquellaires : la lésion cérébrale créé une instabilité d’un réseau de neurones qui se mettent de temps en temps à tous décharger de manière synchrone (et ainsi déclencher une crise d’épilepsie).

Plus précocement, une complication redoutée est une infection méningée : en cas de traumatisme violent avec fracture du crâne, les méninges (voir le cerveau) peuvent être mises au contact du milieu extérieur et de ses microbes. Elles sont alors à risque d’infection, qui peut avoir des graves répercussions (notamment si l’infection méningée se propage au cerveau).

On peut enfin observer une séquelle particulièrement intrigante : la céphalée post-traumatique chronique. Elle se caractérise par des maux de tête, mais aussi une irritabilité, des vertiges, des troubles du sommeil, de l’équilibre ou de l’attention. Une large gamme de symptômes dont on ne retrouve aucune cause biologique à l’examen. Fort heureusement ces maux de tête sont le plus souvent transitoires !

Les traumatismes crâniens peuvent aussi se rencontrer chez les patients dits « polytraumatisés », typiquement les victimes d’accidents de la route. 

Ce sont le plus souvent des situations d’extrême urgence : outre le traumatisme crânien, de multiples autres lésions peuvent mettre en jeu le pronostic vital du patient comme par exemple les fractures de la rate (qui saigne beaucoup) ou du bassin (car des gros vaisseaux passent contre l’os et sont donc très à risque de saignement en cas de fracture).

La résistance de Tintin est impressionnante, car en comptant l’ensemble de ses 244 blessures et problèmes en tout genre, dont les traumatismes crâniens dont nous venons de parler, il n’a été hospitalisé que 6 fois !

De quoi scotcher les médecins français.




Mardi dernier, nous avons tous pris un sacré coup sur la tête.

Pas ceux du genre à laisser les traces que nous venons d’évoquer.

Tintin souffre aujourd'hui d’un malheur bien plus grand que tout ce qu’on vient de raconter.

Il est en deuil.





SOURCES :
- http://www.vulgaris-medical.com/encyclopedie-medicale/bosse
- Danziger, Alamowitch, Neurologie, Medline 2014
- http://www.cen-neurologie.fr/2eme-cycle/Items%20inscrits%20dans%20les%20modules%20transversaux/Traumatisme%20cranio-facial/index.phtml
- https://fr.tintin.com/albums
Caumes, E., Epelboin, L., Leturcq, F., Kozarsky, P., & Clarke, P. (2015). Tintin's travel traumas: Health issues affecting the intrepid globetrotter. La Presse Médicale44(6), e203-e210.

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