samedi 17 décembre 2016

LE RÉSEAU DU LANGAGE... DES SIGNES EST-IL A GAUCHE ?

Bonjour ! Ça va ?

En 1760, Charles-Michel de l’Epée, aussi appelé l’abbé de l’Epée, rencontra dans les rues de Paris 2 sœurs sourdes communiquant par de mystérieux signes. Leur précepteur venant de décéder quelques mois plus tôt, il se proposa de poursuivre leur enseignement.

C’est à cette occasion qu’il fonda chez lui un institut de formation pour les jeunes sourds de Paris. Il y étudia la langue des signes (qui lui était au départ totalement inconnue) autant que ses élèves. Il chercha à comprendre ses subtilités et chercha à l’optimiser. Son travail fut à l’origine de la langue des signes française actuelle.

Lors de la Révolution Française, son œuvre sera honorée et sur les traces de son école fut créée l’Institution des Sourds de Naissance qui deviendra par la suite l’Institut des Jeunes Sourds de Paris, qui existe encore de nos jours.

Il ne faut cependant pas croire qu’à l’instar du braille, la langue des signes fut créée de toute pièce par un esprit génial. Ce type de langage est parlé depuis des millénaires.


« Si nous étions privés de langue et de voix, et que nous voulussions nous désigner mutuellement les choses, ne chercherions-nous pas à nous faire comprendre, comme les muets, au moyen des signes de la main, de la tête et de tout le corps ? »

Cratyle, Platon

De plus, il ne faut pas non plus penser la langue des signes comme une simple retranscription de la langue parlée locale. Il s’agit d’une langue propre, qui certes ne s’appuie pas sur la modalité auditive classique, mais sur une modalité visuelle, et qui s’articule autour d’une syntaxe et d’une grammaire qui lui est propre.

Par ailleurs, il est tout aussi faux de parler « d’une » langue des signes : il existe des centaines de langues signées différentes à travers le monde, qui changent en fonction des pays et des continents. Il existe ainsi une langue des signes allemande, algérienne, américaine…

Elle est reconnue en France comme une langue à part entière, et l’Etat est dans l’obligation de permettre à un enfant sourd de pouvoir l’apprendre.

Les langues des signes sont donc, d’un point de vue linguistique et politique, considérées comme des langues à part entière. Mais qu’en est-il d’un point de vue cérébral ? Parler en langue des signes met-il en jeu les mêmes réseaux cérébraux que le langage parlé ?

Entre 3 et 6 mois, un enfant entendant commence à prononcer ses premières syllabes : il babille. Quelques mois plus tard, il est capable de les répéter une syllabe 2 fois de suite : c’est à ce moment-là qu’il prononce son premier « papa » ou « maman ».

Lorsqu’un enfant sourd est élevé par ses parents eux-mêmes sourds, il n’est alors exposé qu’à un seul type de langage : celui des signes. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, on observe alors, tout comme un enfant entendant, un babillage (signé !) chez les bébés sourds !

Tout comme les bébés entendant recherchent à imiter les sons qu’ils entendent, les enfants sourds cherchent à imiter les gestes qu’ils voient. Ces gestes sont très différents des gestes des enfants entendant du même âge : ce sont véritablement des ébauches de mots signés. Le développement du langage parlé et du langage signé semble donc se faire de manière très similaire chez le bébé –bien que les modalités soient différentes.


De plus, le cerveau semble très tôt distinguer la langue des signes de la gestuelle habituelle. En 1999, une chercheuse strasbourgeoise décrivit le cas d’un enfant sourd âgé de 5 ans, dont les crises d’épilepsie dont il était victime le rendaient incapable de communiquer en langue des signes. Il était en revanche très doué pour le mime ! Ces 2 systèmes gestuels, l’un verbal et l’autre non-verbal, seraient donc dissociés dans notre cerveau.

Il est donc fort probable que le cerveau interprète bien la langue des signes comme une langue à part entière, très différente de la gestuelle habituelle, et avec un statu égal à une langue parlée !


Mais cela implique-t-il les mêmes réseaux neuronaux qu’une langue parlée ?


Depuis près de 150 ans et la découverte fondamentale de Paul Broca, nous savons que les réseaux du langage sont latéralisés du côté gauche chez la plupart d’entre nous. De plus, l’hémisphère droit est traditionnellement plus impliqué dans les tâches visuo-spatiales (saisir un objet devant soit par exemple…).

Il ne serait donc pas surprenant que la langue des signes, qui nécessitent une vraie expertise visuo-spatiale, au contraire des langues parlées, mettent plutôt en jeu l’hémisphère droit que gauche.


En 1986, une occasion rare fut donnée au scientifique (de génie) Antonio Damasio d’étudier la latéralisation cérébrale chez une patiente entendant et sachant parler la langue des signes. Elle devait être prochainement opérée du lobe temporal droit, siège d’une grave épilepsie.

Damasio et ses collègues en profitèrent pour lui faire effectuer toutes sortes de tests et parmi eux, le fameux test de Wada.

Le test de Wada, du nom de son inventeur japonais en 1949, consiste tout simplement à anesthésier sélectivement l’un des 2 hémisphères et à observer les conséquences que cela engendre. Pour cela, on injecte un produit anesthésiant directement dans la carotide du patient. Comme chacune de nos 2 carotides perfuse un hémisphère (mis à part quelques mélanges au niveau du trigone de Willis, pour les puristes), il est ainsi possible d’endormir seulement l’un des deux hémisphères.

Lors du test de Wada, on injecte un produit anesthésique dans l'artère carotide du sujet,
pour endormir sélectivement l'un de ses 2 hémisphères cérébraux.

L’équipe de Damasio anesthésia l’hémisphère gauche de leur patiente et observa les effets que cela produisait. Dès qu’il fut anesthésié, la patiente devint incapable de dire un mot, que ce soit en anglais ou en langue des signes !

Les 2 langues, malgré le fait qu’elles utilisent des modalités différentes (orale vs visuelle) sont donc latéralisées du même côté, le gauche !

La patiente fut ensuite opérée et son lobe temporal droit lui fut retiré. A son réveil, elle était tout à fait capable de discuter, en anglais ou en langue des signes. Si les réseaux neuronaux du langage signé étaient à droite, on se serait au contraire attendu à ce qu’elle devienne aphasique au sortir de l’opération.

Cependant, peut-être que le lobe temporal droit est important pour l’apprentissage et non pour la production d’une langue signée. Sur ce point, l’étude ne permet pas de répondre…

A l’instar d’une langue parlée, une langue signée semble donc être latéralisée à gauche. Mais cela ne nous dit pas si les régions cérébrales impliquées sont les mêmes dans les deux cas…

C’est pour cela que l’équipe de Damasio a non seulement fait passer à leur patiente le test de Wada, mais aussi un examen d’imagerie permettant de visualiser les activations cérébrales, la SPECT. Lorsqu’ils lui demandèrent de parler en anglais, les aires de Broca et de Wernicke gauches (traditionnellement impliquées dans le langage parlé) s’activèrent. Et lorsqu’il lui fut demandé de parler en langue des signes, les 2 mêmes régions s’activèrent !

Cela serait donc le même réseau neuronal qui sous-tendrait le langage parlé et le langage signé !

Ces observations sont confirmées par des cas de patients sourds qui deviennent aphasiques (ils deviennent donc incapables de parler en langue des signes) après avoir été victimes d’accidents vasculaires cérébraux du côté gauche.

Le fait que ce soit les mêmes réseaux neuronaux mis en jeu entre une langue parlée et signée est très intéressant dans la compréhension du traitement cérébral du langage. Cela veut dire en effet que les codes grammaticaux et « phonétiques », codés au niveau des régions temporales postérieures (dont fait partie l’aire de Wernicke) sont indépendantes de la modalité. Il s’agit d’un savoir abstrait qui n’est pas attaché à une perception auditive ou visuelle.

De plus, on sait que l’aire de Broca est très impliquée chez les personnes entendantes dans les coordinations motrices extrêmement complexes qui permettent l’articulation. Sa destruction peut engendrer des troubles caractéristiques comme une aphasie, ou si la lésion est incomplète, un bégaiement par exemple. Chez une personne sourde, cette région est aussi impliquée dans l’articulation, qui se traduit ici par la précision des gestes.

La « culture sourde » est extrêmement riche : la langue des signes n’en représente qu’une partie. Cette richesse est parfois difficilement cernable pour un entendant. C’est je pense sur cette fracture que se positionne les conflits concernant l’appareillage des jeunes enfants sourds.

Grâce aux progrès médicaux, les médecins peuvent aujourd’hui diagnostiquer dès la naissance une surdité et la traiter avec succès. Chez certains enfants, une implantation cochléaire permet de leur restituer une audition normale.

Cette opération provoque la réticence de certaines associations qui crient à la destruction d’une minorité linguistique et d’une culture spécifique. A la fin de cet article, après avoir vu que la langue des signes est bien une langue à part entière (que ce soit politiquement, linguistiquement ou cérébralement)… Le débat est lancé !




SOURCES :
- Gordon, N. (2004). The neurology of sign language. Brain and development, 26(3), 146-150.
- Damasio, A., Bellugi, U., Damasio, H., Poizner, H., & Van Gilder, J. (1986). Sign language aphasia during left-hemisphere Amytal injection.

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